Caritas | 365 jours avec Daesh
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365 jours avec Daesh

Survivre à l’ISIS

Le 22 février 2015 des soldats du groupe jihadiste de l’Etat islamique, connu comme ISIS ou Daesh, ont attaqué des villages situés le long de la rivière Khabour, au nord de la Syrie. Ils ont enlevé 230 chrétiens assyriens. Parmi ces derniers se trouvaient les trois enfants de Caroline Hazkour, agent de Caritas Syrie: Tamras, 22 ans, Joséphine, 23 ans, et Charbel, 17 ans, ainsi que leur grand-père, relâché par la suite en raison de sa mauvaise santé. Caroline Hazkour a continué à travailler pour Caritas pendant tout le temps qu’a duré l’enlèvement.

Tamras: Nous étions chez nous, dans nore village, pour quelques jours de vacances scolaires. Nos parents étaient restés à Hassakeh. Il y avait eu auparavant des menaces diffusées par les haut-parleurs de la mosquée, disant que tous les chrétiens devaient partir ou se convertir à l’Islam. Personne n’a fait attention. Tout était  calme, nous pensions être sous protection.

Les tirs au mortier ont commencé vers 3.15 du matin, nous avons vu des soldats de l’autre côté de la rivière. Nous pensions que c’étaient des Kurdes. Lorsqu’ils sont entrés dans le village, à 7 heures du matin, nous avons compris que c’était l’ISIS. Ce fut le chaos. Les gens criaient, les enfants pleuraient.

Joséphine: Je fus séparée des autres et retenue par un soldat de l’ISIS qui m’a dit que j’étais pour lui, que cette nuit-là nous serions ensemble. Il riait, d’un rire mauvais. J’étais tétanisée par ces menaces terrifiantes.

Tamras: Depuis la maison, je les voyais s’emparer de tout le monde, séparer les hommes des femmes. J’avais un fusil à la maison. Je pouvais voir seulement deux hommes de l’ISIS. J’ai empoigné le fusil et j’ai attendu. J’ai vu qu’un des soldats de l’ISIS allait passer devant la maison, et que je pourrais viser juste.

C’est alors que j’ai vu que l’autre soldat avait pris les enfants, et qu’il avait aussi pris ma soeur. Je n’ai pas arrêté depuis de revivre ce moment-là dans ma tête. J’ai pensé, si je tire sur l’un d’eux, l’autre pourrait tuer les enfants. J’ai caché le fusil.

Le soldat de l’ISIS est venu nous prendre. Ils tiraient en l’air. L’un d’entre eux  hurlait que si nous bougions, nous serions noyés dans notre propre sang. J’ai vu mon frère et ma soeur qui pleuraient. C’était horrible, mais je ne pouvais rien faire pour eux.

Je fermai mes yeux et me dis que quand je les rouvrirais tout aurait disparu. Je restai ainsi un long moment, mais quand j’ai rouvert les yeux, l’ISIS était toujours là.
– Joséphine

Les villageois furent emmenés. Je restai en arrière pour aider une veille femme. Je fus le dernier à quitter le village. En regardant autour de moi, je me disais que c’était la dernière fois que je voyais ma maison.

Arrivés à la rivière, tout le monde a dû s’agenouiller sur le bord. Les soldats hurlaient que les femmes seraient prises comme esclaves, les hommes tués et les garçons formés comme jihadistes. J’ai pensé, ceci est la fin. Is vont nous tuer et jeter nos corps dans la rivière.

Un peu plus tard il nous ont traînés jusqu’à une maison, les femmes dans une pièce et les hommes dans une autre. Nous avons dû nous agenouiller face au mur, les mains derrière la tête. Je pouvais voir les femmes qui pleuraient, elles étaient terrorrisées. J’étais impuissant. Ce fut un moment très dur.

Caroline: Je me trouvais à Hassakeh. J’avais travaillé jusqu’à une heure avancée pour Caritas. Lorsque Martin, mon mari, a reçu un appel disant que nos enfants avaient été enlevés, il a aussitôt dit qu’il ne pouvait pas les laisser abandonnés à leur sort. Je voulais y aller aussi, mais il a refusé de m’emmener,  donc je suis restée à Hassakeh, il avait besoin de moi sur place. Il me promit de ramener les enfants. Le lendemain j’ai appris que c’était l’ISIS,  je  suis restée pétrifée.

Tamras: Je pouvais encore voir le village. Les soldats étaient en train d’y mettre des bombes pour le faire sauter. C’est alors que j’ai vu deux soldats qui amenaient un homme à la maison. C’était mon père. Mon frère et moi étions en pleurs. Papa a demandé au garde s’il pouvait nous embrasser. Il nous a serré dans ses bras et nous a dit que Dieu allait nous sauver.

Joséphine: Mon père était auprès de moi.  Je me sentais en sécurité.

Tamras: Ils nous ont entassés sur un camion. C’était très inconfortable. Nous avions du mal à respirer. Soudain, nous avons été attaqués par des francs-tireurs, probablement des rebelles kurdes. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes, nous avons donc dû nous coucher à plat ventre. Ils nous ont conduits dans une zone contrôlée par l’ISIS et là ils ont séparé les hommes des femmes.

Joséphine: J’ai raconté à mon père la menace que m’avait faite le soldat de l’ISIS. Mon père a discuté avec le commandant, menaçant de me tuer et lui après si on ne me laissait pas rester avec lui. A la fin, j’ai pu rester avec papa.

L’homme qui m’avait menacée était dans la maison. J’étais cachée sous les couvertures. Personne ne savait que j’étais là. Je croyais être dans un rêve. Je fermai mes yeux et me dis que quand je les rouvrirais tout aurait disparu. Je restai ainsi un long moment, mais quand j’ai  rouvert les yeux, l’ISIS était toujours là.

Ils ont dit aux filles de les suivre, en se servant de leurs armes pour choisir les vierges.
– Joséphine

Tamras: Personne n’a pu dormir. Nous avions trop peur. Toutes les 15 minutes des soldats venaient donner des coups de pied en criant qu’il allaient nous massacrer. Deux Kazaks ont pointé leurs armes contre nous quand nous avons commencé à prier. Leur commandant est intervenu et leur a dit de nous traiter correctement  parce que nous étions des otages civils

Ensuite ils nous ont conduits à Al Shadadi, une ville contrôlée par l’ISIS, près de Hassakeh. A partir de ce jour-là, nous n’avons  plus revu notre soeur ni aucune des femmes et des enfants. Nous avons été enfermés dans une maison close. Nous sommes restés là pendant huit mois.

Joséphine: Etre tué n’est pas le  pire. Pour les femmes et les jeunes filles, ce fut encore plus horrible.

Au bout de presque deux mois, la femme du  commandant ISIS est venue nous voir. Elle voulait voir les vierges. Alors le chef est arrivé avec deux soldats. Ils ont dit aux filles de les suivre, en se  servant de leurs armes pour choisir les vierges. Les mères sont commencé à crier et à se frapper. Elles pleuraient en hurlant qu’elles allaient se tuer.

Ma mère n’était pas là. Ils m’ont prise, juste moi et une autre fille appelée Caroline. Les soldats discutaient pour savoir laquelle de nous deux ils allaient prendre. Ils ont choisi Caroline. Je lui ai dit qu’elle ne serait pas jugée si elle se tuait.

Ce fut la dernière fois que j’ai vu Caroline. Elle fut prise par le commandant. Nous avons entendu dire qu’elle aurait accouché. Elle est encore prisonnière. Elle avait à peine 15 ans. Je suis envahie d’une grande tristesse. Il y a une  cicatrice dans mon coeur.

Tamras: L’aspect mental était difficile. Nous ne pouvions jamais nous détendre. Nous étions angoissés à la pensée de ce qu’ils avaient pu faire aux femmes. Au bout de trois mois ils nous ont permis d’échanger des lettres avec elles et nous avons ainsi su qu’elles étaient saines et sauves.

Je collectionnais des noyaux d’olives des autres hommes. J’ai fait des trous dans les avec du fil électrique. J’ai utilisé fil à partir d’un oreiller pour faire un chapelet. Les gardes avaient confisqué toutes nos croix. Je gardais celui secret. Ce serait un cadeau pour ma mère.

Nous avons essayé de parler avec les gardes. Beaucoup d’entre eux étaient instruits. Il y avait des Irakiens, des Tunisiens, des Arabes israéliens, des Chinois, des Ouzbeks,des Russes, des Iraniens, des Libanais, des Syriens, des Somaliens, des Français, des Allemands et des Américains. Nous avons vu beaucoup de Turcs. Ils semblaient sincèrement motivés par leur religion, et aussi par le pouvoir. Ce qui m’a le plus choqué c’est de voir à quel point ils étaient assoiffés de pouvoir.

Une fois j’ai dû traverser  Al Shadadi pour aller à l’hôpital. Je les ai vus vendre des têtes humaines. Il y avait bien là 10 à 15 têtes. Elles étaient étiquetées, avec des prix différents selon qu’il s’agissait d’un soldat, d’un Juif ou d’un Chrétien. Et les gens les achetaient.

Caroline:  Très rapidement j’ai décidé d’être forte. Je sentais que je pourrais être un symbole pour d’autres, de telle façon que ceux qui auraient à affronter les mêmes problèmes recevraient de la force. Les gens qui viennent nous voir à Caritas ont vécu cette douleur. Je sais mainenant  ce que cela veut dire.

Je ne pouvais plus dormir. J’avais toujours en tête des pensées sombres. Je vivais dans la peur. Ma famille se trouvait entre les mains de tueurs. Ce désespoir est encore ancré en moi, dans mon for intérieur, c’est quelque chose que je ne pourrai jamais oublier. Je prie Dieu pour qu’il  ait de la  miséricorde envers ces soldats de l’ISIS.

C’était encore plus difficile lors des fêtes ou des dates d’anniversaire. J’ai préparé l’arbre de Noёl. J’ai mis des photos de la famille sur l’arbre et j’ai acheté des cadeaux pour chacun d’entre eux. J’ai attendu, mais personne n’est venu.

Tamras: Le juge de l’ISIS  a dit que nous allions être proposés en échange d’une rançon. Ils nous ont emmenés à Raqqa, la capitale de l’ISIS en Syrie. Ils nous mis dans une prison, au sous-sol. Nous vivions dans des cellules.

Un jour ils ont emmené six prisonniers, y compris mon père. Il m’a dit que je devais être fort pour mon frère. Il allait aider dans les négociations. Il m’a dit de veiller sur les autres si jamais il ne revenait pas.

Caroline: La vidéo a montré six hommes portant des vêtements couleur orange.

La connection vidéo était mauvaise et le téléchargement a été trop long. C’était l’angoisse. Trois des hommes ont dû dire leur nom et celui de leur village, j’ai reconnu mon cousin. Les soldats de l’ISIS leur ont tiré une balle dans la tête.

Les trois autres hommes ont été traînés à côté de ceux qui venaient d’être tués. Lorsque j’ai vu Martin, mon mari, je suis restée en état de choc. Il a dit son nom et celui de son village. La transmission a été coupée.

Martin: Je me suis agenouillé devant les corps, les tueurs étaient derrière moi. J’ai prononcé mon nom et celui de mon village, comme venaient de le faire nos amis. J’ai pensé à Caroline, ma femme. Je ne pouvais pas supporter l’idée qu’elle aurait à voir tout ça.

Soudain, ils ont arrêté de filmer. Ils nous ont juste fait ramasser les corps. C’était difficile à cause du sang. J’ai eu de la peine pour mes amis. C’étaient des gens de paix. L’un d’eux, un médecin, nous avait tous aidés.

Les hommes de l’ISIS reprenaient en chantant des chansons qui passaient à la radio comme si rien ne s’était passé. Nous nous sommes aperçus qu’un de nos amis était encore vivant, c’était mon cousin. Nous le leur avons dit. Ils ont discuté entre eux pour savoir s’ils devaient l’achever. L’un d’entre eux a dit, de toutes façons il mourra quand il sera enterré. Il fut donc mis dans le trou avec les autres et couvert de terre.

Nous sommes retournés à la cellule d’isolement. L’un d’entre nous a craqué. Il voulait se convertir à l’Islam pour avoir la vie sauve. Je lui ai dit que tout ce qui nous restait, c’était notre foi. J’ai pris un peu de pain et de l’eau, j’ai prié dessus et nous l’avons partagé.

Tamras: Lorsque j’ai vu mon père deux semaines plus tard, j’ai eu un choc. Avant il avait la barbe comme nous tous prisonniers, à présent il était rasé de près. Je me suis demandé s’il n’était pas mort.

Ils nous ont juste fait ramasser les corps. C’était difficile à cause du sang. J’ai eu de la peine pour mes amis.
– Martin

Je l’ai serré dans mes bras et me suis effondré. Je lui ai demandé pourquoi tout cela nous arrivait. Papa m’a dit: “Ne t’inquiète pas, seul Dieu peut nous sauver. Laissons notre foi être la plus forte. Seule ta foi en Dieu te donnera de la force.”

Martin: Lorsque j’ai été reconduit à la prison à Raqqa, j’ai vu mon plus jeune fils par terre, en proie à une crise d’asthme. Je l’ai serré dans mes bras et je l’ai embrassé, en essayant de ne pas pleurer. Je ne voulais pas qu’il voie quelque faiblesse que ce soit. On m’ a demandé où étaient passés les autres hommes. Je ne voulais pas dire qu’il étaient morts car il fallait que tous gardent l’espoir.

Caroline: On m’a fait savoir que Martin n’était pas mort. J’ai commencé alors à communiquer avec l’ISIS pour négocier la libération de tous les habitants du village. J’avais une foi d’acier. Je savais qu’ils seraient rentrés.

Tamras: Raqqa  a été bombardée. Nous étions confinés dans des cellules.Un jour les gardes de l’ISIS ot commencé à taper des coups de pied sur les portes. Ils nous ont dit de nous habiller légèrement, que nous allions être conduits dans un endroit plus sûr.

On nous a fait sortir les yeux bandés. Nous avons commencé à paniquer. Lorsque nous avons enlevé les bandeaux, j’ai vu ma soeur. C’était la première fois que je la voyais depuis un an. Ils nous ont dit que nous allions être conduits chez des amis. Ils riaient. Nous avons pensé qu’il allaient nous tuer.

Ils nous ont mis tous ensemble, hommes et femmes, dans un bus. Un soldat de l’ISIS nous accompagnait. Après deux barrages, un autre homme est monté dans le bus. Il n’était pas armé. Nous sommes arrivés au dernier barrage et le soldat de l’ISIS est descendu du bus.

Martin: Je voulais seulement que le bus aille plus vite pour pouvoir revoir ma femme.

Tamras: J’avais encore peur, mais le bonheur a commencé à affleurer sur mon visage. J’ai été autorisé à appeler ma mère. Je l’ai entendue dire: “Je vous attends” Je pouvais croire enfin que j’allais la revoir. Nous allions revoir la liberté.

Martin: La libération a été un grand jour. J’avais gagné la guerre mentale contre eux.  J’avais gardé la force grâce à ma patience et à ma foi. L’ISIS avait dit que si nous ne nous convertissions pas à la religion musulmane nous allions mourir. Nous n’avons jamais renoncé à notre religion chrétienne, nous n’avons jamais abandonné notre foi.

Caroline: Nous étions morts et maintenant nous sommes à nouveau vivants. Nous n’avons jamais été aussi forts. Nous vivons au jour le jour, en appréciant les petites choses, en particulier d’être ensemble.

Le 22 février 2016, la famille de Caroline Hazkour a fait partie des derniers otages libérés parmi les 230 personnes enlevées. C’était un an jour pour jour après leur enlèvement. Ils ont continué à vivre, à étudier et à travailler à Hassakeh, en Syrie.

Caritas Syrie Caroline Harbour (centre avant) avec ses trois enfants: Joséphine (avant gauche), Tamra de (arrière gauche), Charbel (arrière droite) et son mari Martin (avant droit).
Caritas Syrie Caroline Hazkour (centre avant) avec ses trois enfants: Joséphine (avant gauche), Tamra de (arrière gauche), Charbel (arrière droite) et son mari Martin (avant droit).

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